Face à l'"immobilisme", les entreprises à la rescousse pour pousser "l'ascenseur social"
Le constat dressé par l'économiste Patrick Artus lors des 24èmes Rencontres économiques d'Aix-en-Provence est sombre: la France fait preuve d'un "grand immobilisme social".
Comparant les fils aux pères - l'arrivée plus récente de nombreuses femmes dans l'emploi ne permet pas la même comparaison - Patrick Artus a indiqué que seulement 28% des hommes en France ont une position sociale supérieure à celle de leurs pères, et 15% une position inférieure.
Et que "presque 60% des fils d'employés ou d'ouvriers sont employés ou ouvriers".
L'économiste a surtout accusé "les déficiences du système éducatif". "Le devoir des entreprises est de s'y substituer pour amener les jeunes à un diplôme ou un emploi", a-t-il estimé.
Pour Antoine Frérot, président du géant de l'eau et des déchets Veolia, le problème du système éducatif français est surtout "qu'il ne convient pas à tout le monde" par son abstraction. D'où l'utilité de l'apprentissage pour ces jeunes, selon lui.
"Facilités"
Veolia recrute 2.000 apprentis par an. "L'entreprise a un grand rôle, la promotion interne", a dit Antoine Frérot, tout en mettant en garde contre certaines "facilités" qui freineraient celle-ci.
"Parce qu'il faut former les gens à leur nouveau poste, c'est parfois plus simple d'aller chercher quelqu'un de déjà prêt à l'extérieur", a-t-il relevé.
Ou parce qu'une promotion s'assortit souvent d'une mobilité géographique, "il faut que l'entreprise aide la mobilité, au moins pour le déménagement et le relogement", a estimé Antoine Frérot.
La promotion interne, le PDG de la SNCF Jean-Pierre Farandou la connaît bien, pour avoir commencé sa carrière comme chef de gare à Rodez.
"Le sentiment d'être assigné dans sa position tue l'espoir", affirme-t-il.
Mais à la SNCF, "80% des cadres" sont issus du collège des ouvriers ou agents aux qualifications les plus basses, selon lui. On est moins préoccupé qu'ailleurs par le système éducatif, les personnels étant souvent formés "maison".
"Chez nous le savoir-être compte de plus en plus, cela donne sa chance à tout le monde", remarque Jean-Pierre Farandou.
"Ca pique un peu"
Il a signé en avril un accord sur les fins de carrière dans son groupe, qui lui a été vivement reproché par le ministre des Finances Bruno Le Maire. Jean-Pierre Farandou devra quitter son poste après les JO, alors que la limite d'âge ne l'atteint normalement que l'an prochain.
A côté de la promotion individuelle, cet accord "participe d'une promotion latérale collective où tout le corps social progresse", a-t-il plaidé samedi. "Pour l'avoir fait quelques mois, j'ai pu expliquer ce que c'est de faire les 3/8, de se lever à 02H15 pour embaucher à 04H00 six jours de suite, ça pique un peu".
"Avec la promotion interne, on fait les classes moyennes, et les classes moyennes font les partis politiques modérés qui sont le socle de nos démocraties", avance de son côté Benoit Bazin, PDG de Saint-Gobain, citant les Etats-Unis où "une partie de la classe moyenne" a disparu en raison des effets de la mondialisation.
Actionnariat salarié
Il plaide pour "un vrai dialogue social", du partage de la valeur via l'actionnariat salarié et "une vraie écoute": selon lui, l'enquête de satisfaction annuelle du groupe engendre 87% de réponses parmi les 160.000 collaborateurs de 75 pays.
Quatre cinquièmes des équipes ont été formées à la fresque du climat, avec le sentiment d'être "associés au narratif collectif", affirme-t-il.
Le groupe BPCE recrute aussi massivement des alternants et pratique la promotion interne à grande échelle.
En tant que banquier, son président du directoire Nicolas Namias estime en outre que l'ascenseur social, "c'est aussi ce que l'on fait pour la société": permettre à une famille de s'acheter une maison, ou à une entreprise de se développer.