"Les candidats révèlent leur personnalité": à France Travail, des ateliers rugby pour faciliter les recrutements
Recruter sans CV ni entretien. C'est le pari du "Stade vers l'emploi", un format original de France Travail où candidats et recruteurs se découvrent lors d'activités de rugby. Début juin, les demandeurs d'emploi avaient ainsi rendez-vous avec le ballon ovale au Plessis-Robinson (Hauts-de-Seine), sur les terrains qui accueillent les entraînements et le centre de formation du réputé club du Racing 92.
Sous un soleil éclatant, une fois n'est pas coutume en ce mois de juin particulièrement maussade, 140 participants vêtus de chasubles bleues et oranges attendent patiemment sur la pelouse du stade le démarrage des activités. Répartis en 14 équipes répondant aux noms de "paquito" ou de "talonneur", ils écoutent plutôt attentivement les consignes.
L'idée? Participer à des épreuves sportives de manière anonyme, puis passer de véritables entretiens de recrutement, seulement un peu plus informels que d'habitude. Ce que les candidats savent: un recruteur est caché dans chaque équipe. Ce qu'ils ignorent: qui est qui. Et le grand jeu est d'essayer de le deviner.
Raphaël, recruteur pour la Gendarmerie nationale, s'interroge: a-t-il déjà été démasqué? Mais il joue le jeu. Il n'est pas venu les mains vides. "10.000 postes sont à pourvoir chaque année dans le soutien ou dans l'opérationnel. Il y a donc potentiellement des postes pour tout le monde ici", assure-t-il, même si aucun recrutement immédiat ne peut se faire puisque l'entrée dans la gendarmerie est soumise à examen.
Pas besoin d'être en grande condition physique ni d'aimer le rugby
À 10h, les entraînements débutent, animés par la ligue régionale de rugby d'Île-de-France. "On ne se laisse pas distraire", intiment les coachs au passage de notre caméra.
Amel, chignon serré, boucles aux oreilles et vêtue d'une chasuble verte est une des rares femmes participant à cette édition. Elle cherche un emploi dans le domaine du transport. Ce qu'elle ne sait pas encore c'est que les équipes sportives sont organisées en fonction des intérêts professionnels des participants. Et qu'un recruteur de la RATP est justement présent dans son équipe.
Après quelques passes et entraînements d'échauffement, place aux véritables épreuves. Il y a d'abord un "paquito" maison où les candidats assis en rang d'oignon doivent se passer un boudin puis se lever rapidement et courir pour regagner la tête de file. "Et après, ça joue": les candidats passent en format match où le placage est remplacé par un simple toucher.
Pas besoin d'avoir une condition physique parfaite ou de briller par ses passes. Ni même d'aimer le rugby. Les recruteurs sont à l'affût de valeurs réplicables dans le monde de l'entreprise: "pour un statut militaire, le sport, ça fait partie intégrante du quotidien. En plus de ça, il y a des valeurs de cohésion, de discipline, d'entraide qui font partie du métier. C'est intéressant de découvrir les personnalités des uns et des autres à travers le sport", confirme encore Raphaël, le recruteur de la Gendarmerie nationale.
"Aller au-delà du CV, de l'adresse, de certains préjugés"
Esprit d'équipe, prise d'initiatives, sens de la coordination, fair-play sont donc testés pendant la rencontre. Rien n'a été laissé au hasard. Vincent Pubert, chargé de mission bénévole à la Fédération française de rugby, a participé à la conception des ateliers.
"Ils sont organisés pour que les candidats révèlent leur personnalité. Ça permet aux recruteurs d'aller au-delà du CV, de l'adresse, de certains préjugés", explique-t-il
D'autant que certains candidats sont en situation de chômage longue durée.
Comment les candidats invités à fouler le gazon ont-ils été approchés ? "Un vrai travail de sourcing est fait en amont, on fait une pré-sélection des candidats sur la base des offres dont on dispose", relate Sophie Beudin, directrice territoriale déléguée pour les Hauts-de-Seine. Cette édition a été chapeautée par la directrice de l'agence d'Antony, Soukayna Ceulemans. L'objectif pour France Travail est de réaliser 500 éditions partout en France cette année.
Après la proposition de participation, des sessions d'information collective ont rappelé les modalités de l'évènement, dont celle de venir en tenue de sport. Si la participation est non-obligatoire, des malentendus persistent: "si je ne venais pas ce matin, je perds mes droits. Et mes allocs", s'inquiète un demandeur d'emploi qui est venu émarger avant de repartir précipitamment. Rien de tel, dément la directrice territoriale déléguée pour les Hauts-de-Seine, qui insiste sur un simple rappel pour confirmer ou non la présence des candidats approchés.
Au déjeuner, c'est plus calme. La plupart des demandeurs d'emploi ont le nez dans le téléphone. Puisque personne n'ose vraiment demander qui est qui, les conversations se font plutôt rares.
6 demandeurs d'emploi sur 10 retrouvent un emploi ou une formation
La fin du suspense est pour bientôt. Un par un, les recruteurs présents vont être appelés et annoncer l'entreprise qu'ils représentent sous les applaudissements. Carrefour Market, Decathlon, RATP, Burger King, Onet Sécurité, Randstad, etc. Chaque levée d'anonymat est copieusement applaudie. Certains profils étaient pressentis comme étant des recruteurs, pour d'autres, c'est la surprise.
Une fois les identités dévoilées, des entretiens informels se déroulent sous une chaleur écrasante. Des CDD de six mois mais aussi des CDI sont proposés. Certains stands de recrutement attirent plus de profils que d'autres, dont celui de Carrefour Market qui ne désemplit pas. Des participants qui se démarquent ou correspondent au profil seront même embauchés dans la foulée.
Mais parfois, malgré la bonne volonté des recruteurs et candidats, le dénouement de situations personnelles parfois prendra davantage de temps qu'une journée. Ainsi, à la RATP, certains aspirants chauffeurs n'ont ni le permis B, ni le permis D, et se verront donc invités à revenir se présenter avec au moins le permis véhicules légers.
Pour autant, France Travail met en avant des taux de sortie vers l'emploi ou la formatio) élevés. 60% des participants à ces événements retrouvent un emploi ou suivent une formation dans les six mois qui suivent. Pour Julien, qui recherche un poste de chargé de clientèle chez Loxam, l'exercice est intéressant mais il reste dubitatif sur les compétences examinées informellement par les entreprises.
"Est-ce que le recruteur peut vraiment trouver ce qu'il cherche pendant les activités du matin, en quelques minutes? Et puis, j'aurais préféré que l'activité soit du foot", conclut-il.
Finalement, le plus important n'est pas forcément de trouver un poste le jour même, mais de redonner envie de se projeter à des demandeurs d'emploi, parfois au chômage depuis de longs mois. Et d'oser se présenter à un recruteur, avec ou sans dossard.