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"On ne fait pas le même métier!", "c'est gonflé!": passe d'armes entre les patrons de Danone et Super U

Antoine de Saint-Affrique, directeur général de Danone, et Dominique Schelcher, patron de Coopérative U.

Antoine de Saint-Affrique, directeur général de Danone, et Dominique Schelcher, patron de Coopérative U. - AFP

Un échange à couteaux tirés a eu lieu, à distance, entre Dominique Schelcher et Antoine de Saint-Affrique en marge d'une commission d'enquête parlementaire sur la perte de souveraineté alimentaire.

"On ne fait pas le même métier que mettre des produits en rayons!" Bien que décochée avec calme, la flèche tirée par Antoine de Saint-Affrique n'en reste pas moins piquante et ravive les tensions entre certains industriels et distributeurs, particulièrement visibles après la flambée inflationniste de 2023.

Le directeur général de Danone a dégainé le premier, mercredi matin, dans le cadre d'une commission d'enquête sur la perte de souveraineté alimentaire, à l'Assemblée nationale. Interrogé par des députés sur les critiques des distributeurs, qui pointent régulièrement du doigt les marges réalisées par les industriels du secteur, Antoine de Saint-Affrique a renvoyé à un document de l'Inspection générale des finances, pour prouver sa bonne foi, puis il n'a pas mâché ses mots.

"Quand j'investis 100 millions d'euros pour créer un laboratoire mondial de recherche à Saclay, et quand, à côté de ça, on travaille avec l'ensemble de la filière agricole pour aider au renouvellement des générations et à la transition à une agriculture performante et durable, on ne fait pas le même métier (que les distributeurs, ndlr)", a-t-il martelé.

"On est sur des logiques et des horizons de temps différents, a-t-il poursuivi. Ce qui explique aussi probablement la manière dont se crée la valeur ajoutée".
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"Je trouve ça un peu gonflé!"

Quand Dominique Schelcher, PDG de Coopérative U (ex-Système U), a été auditionné quelques heures plus tard par la même commission, il n'avait pas eu vent des propos du patron de Danone. Interrogé par BFM Business à ce sujet ce jeudi matin, à l'occasion d'un rendez-vous avec l'association des journalistes économiques et financiers (Ajef), le pourtant très calme et mesuré Dominique Schelcher n'a pas caché sa colère.

"Je trouve ça un peu gonflé!", s'est-il énervé. "Coopérative U investit un milliard d'euros en France! Bien sûr qu'on investit lourdement… Et les industriels viennent nous donner des leçons?"

Piqué au vif, il a redonné le résultat net de son groupe : 1,94%. "C'est ça, justement, qui nous permet d'aller voir les banques et d'investir ensuite", a-t-il avancé.

Alors qu'un nouveau rapport parlementaire sur Egalim, censé rééquilibrer encore les relations entre les différents acteurs du secteur agroalimentaire (agriculteurs, industriels et distributeurs) doit être remis la semaine du 17 juin, cet échange met en tout cas en lumière un certain nombre de points de blocage persistants.

Egalim au cœur des tensions

Notamment sur la fameuse "option 3" et la question de la transparence en ce qui concerne la négociation des produits agricoles et alimentaires entre les industriels et les enseignes de la grande distribution. Présente dans la loi Egalim, elle prévoit pour les fournisseurs la possibilité de faire intervenir un tiers de confiance, qui est chargé de certifier que la négociation commerciale, qui a eu lieu, n'a pas porté sur la part de l'évolution du tarif qui résulte de la hausse des matières premières agricoles. Les fournisseurs ne sont donc pas obligés de communiquer un certain nombre de données aux distributeurs.

"Non, nous ne renoncerons pas à l'option 3", a garanti Antoine de Saint-Affrique aux députés de la commission d'enquête sur la perte de souveraineté alimentaire.

"Mon premier concurrent, a-t-il expliqué, c'est la marque distributeur. Ce sont des gens qui ont des marques, qui d'ailleurs ont tendance à ressembler aux miennes…"

"Le distributeur est à la fois la personne qui contrôle mon prix, mon exposition aux rayons, mon calendrier promotionnel, qui connaît mes innovations entre un et deux ans à l'avance, qui s'allie avec ses concurrents et qui, par ailleurs, est mon concurrent sur les marques… Il y a une curieuse distorsion du droit de la concurrence, que j'ai du mal à m'expliquer", a poursuivi le patron de Danone.

"Imaginez une seule seconde que, renonçant à l'option 3, je partage la totalité de la structure de mon compte d'exploitation avec Nestlé, qui contrôle par ailleurs mes prix et mon innovation… Je pense que la force publique m'emmènerait, à juste titre, devant les tribunaux!" Pas question, donc, pour lui, de faire la même chose avec les distributeurs.

Réponse du patron de Coopérative U, ce jeudi matin, devant la presse: "On s'en fout de leurs recettes!". Ces derniers mois, Dominique Schelcher a répété qu'à ses yeux, cette option 3 ne garantissait pas une vraie transparence. Il estime aujourd'hui que "beaucoup de parlementaires sont sensibles à la transparence" et il "espère que cela portera ses fruits".

Guerre de lobbies

Dans la guerre que se livrent les distributeurs et les industriels de l'agroalimentaire pour défendre leurs intérêts, les industriels ont remporté une bataille l'an dernier, avec l'adoption de la loi Descrozaille, qui étend le plafonnement des promotions aux produits non alimentaires, comme les produits d'hygiène et de beauté.

En mars 2023, sur le plateau de BFM Business, le patron des Mousquetaires (maison-mère d'Intermarché), a reconnu que le lobby des grands groupes industriels avait été le plus fort. "Bravo à eux, ils ont fait le taf", a salué Thierry Cotillard. Depuis, la Fédération du commerce et de la distribution (FCD) s'est renforcée, rejointe par Les Mousquetaires, justement, et par Leclerc. Il se pourrait bien que cette contre-attaque commence à livrer ses premiers résultats.

Contacté par BFM Business, le député Alexis Izard (Renaissance), co-rapporteur du nouveau rapport sur Egalim, assure en tout cas que les travaux qu'il a menés ces derniers mois font apparaître que "l'option 3 n'a pas le résultat attendu".

Il explique que "seulement" 75% des entreprises, "surtout des grandes entreprises", l'utilisent à ce jour.

Les plus petites entreprises n'ayant pas forcément les moyens de s'adjuger les services d'un commissaire aux comptes comme tiers de confiance. Sans dévoiler les contours de ce que son texte proposera, le député estime qu'il existe sans doute "un entre-deux, entre transmettre la totalité des matières agricoles agrégées et faire appel à un tiers". Le feuilleton des négociations commerciales, en coulisses, sur les plateaux de télévision ou sur les bancs de l'Assemblée, n'est certainement pas près de se terminer.

Pauline Tattevin